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08.03.2007
Anne Dauphine : dernière comtesse de Forez
Anne Dauphine d’Auvergne était la fille de Béraud II, dauphin d’Auvergne, et de Jeanne de Forez, elle-même fille du comte Guy VII. Le dauphiné d’Auvergne était un petit état féodal situé dans la région d’Issoire, enclavé dans le comté (devenu ensuite duché) d’Auvergne. Sa capitale – fort modeste – était le bourg de Vodable qui garde encore aujourd’hui les restes d’un château médiéval.
Anne Dauphine d’Auvergne fut comtesse de Forez par héritage et duchesse de Bourbon par mariage. Elle a laissé un grand souvenir dans la mémoire forézienne, d’abord parce qu’elle fut la dernière comtesse d’un Forez autonome par rapport au Bourbonnais. Ensuite parce que, pendant son veuvage, elle revint en Forez – elle s’installa dans son château de Cleppé – et administra son comté elle-même, à l’intérieur avec beaucoup de sagesse et de fermeté, et sur le plan diplomatique, avec une grande habileté.
Comtesse de Forez et duchesse de Bourbon
Anne Dauphine d’Auvergne était la petite-fille du comte Guy VII de Forez. Après Guy VII, ses deux fils régnèrent successivement sur le Forez et moururent sans enfants. Le premier, Louis Ier, fut tué à l’âge de 24 ans à la bataille de Brignais (1362) qui opposa les troupes royales et les routiers, mercenaires sans emploi, dont on essayait de débarrasser le royaume. Son cadet, Jean II, eut l’esprit dérangé par suite de la bataille de Brignais à laquelle il avait participé et au cours de laquelle plusieurs membres de sa famille avaient été tués. Incapable de régner, il ne fut comte de Forez qu’en titre. Dix ans de régence furent à l’origine d’une véritable ‘’ guerre de succession ’’ aux multiples péripéties. Finalement, Anne Dauphine, qui avait épousé le duc Louis II de Bourbon, chef de la branche cadette des Capétiens, hérita du comté de Forez qu’elle porta dans l’Etat bourbonnais, l’un des plus importants des états féodaux qui étaient sous la suzeraineté du roi de France.
Anne Dauphine vécut tantôt à la Cour de France auprès du roi que servait son époux, tantôt à Souvigny puis à Moulins dont le duc Louis II avait fait une véritable capitale. Du vivant de Louis II de Bourbon, les textes ne permettent pas toujours d’identifier le rôle d’Anne Dauphine par rapport au gouvernement de son époux.
Retour en Forez : le choix de la paix
Louis II mourut en 1410. Anne Dauphine, duchesse douairière de Bourbon, résida désormais en Forez – province dont elle avait personnellement hérité et qui faisait partie, avec le Beaujolais, de son douaire (la part qui revient à la veuve). Elle résidait à Cleppé, à Sury-le-Bois, à Saint-Galmier ou à Sury-le-Comtal. Elle venait aussi souvent à Montbrison où se trouvaient les institutions comtales mises en place par ses ancêtres : Cour de Justice, Chambre des comptes, Etats du Forez, collège des chanoines de Notre-Dame. Elle tint les rênes d’une main ferme. Sur le plan extérieur, son action témoigne de son intelligence politique.
A la mort de Louis II, son fils Jean Ier succédé comme duc de Bourbon. On était en pleine guerre de Cent ans : les Armagnacs et les Bourguignons s’affrontaient. La politique de Jean Ier fut marquée par de nombreuses hésitations entre les partis du duc d’Orléans et du duc de Bourgogne. Il pencha finalement du côté du parti d’Orléans et combattit les Bourguignons. Anne Dauphine mena, elle, une ‘’ politique d’abstinences de guerre ’’ : expression qui désigne, à l’époque, une neutralité de fait, marquée par la conclusion de trêves successives et par la volonté affirmée de se tenir en dehors de la mêlée. La politique d’Anne Dauphine fut habile et mesurée, prudente et méfiante à la fois. Le but d’Anne Dauphine était avant tout de protéger le Forez de la guerre et des incursions bourguignonnes dans le Forez et le Beaujolais qui faisaient partie de son douaire.
Un royaume déchiré par la guerre civile
Comment agit-elle ? D’une part, elle continue de prêter hommage de ses terres beaujolaises – terres d’Empire – à Jean sans Peur, duc de Bourgogne. Son suzerain ne peut, sauf à se rendre coupable de forfaiture, s’en prendre à une vassale qui lui manifeste sa loyauté.
D’autre part, elle défend les droits foréziens par rapport aux agents du roi – suzerain du comté de Forez – qui voudraient manifester trop de zèle dans l’affirmation des droits de leur maître vis-à-vis d’un vassal qui semble pencher du côté des Orléans. Anne Dauphine doit donc être à la fois ferme et loyale vis-à-vis du roi.
Cette politique de neutralité marque-t-elle une divergence politique avec son fils Jean Ier de Bourbon qui a pris parti pour la faction d’Orléans ? En fait, Anne Dauphine protège, elle, les flancs du domaine bourbonnais tout entier en tenant le Forez et le Beaujolais à l’écart de la guerre – tout en défendant ses propres intérêts puisqu’ils appartiennent à son douaire. Pourrait-on dire que Jean Ier était ‘’ l’épée ’’ et Anne Dauphine sa mère le ‘’ bouclier ’’ de l’état bourbonnais ? Y avait-il eu concertation ? Difficile à dire, d’autant que, du côté royal et bourguignon, on essayait constamment de séparer la mère et le fils. On mesure ici les subtilités infinies de cette partie d’échecs qui se jouait à l’échelle d’un royaume ravagé par la guerre civile...
Un coussin de fleurs de lys parsemé de dauphins
Jean Ier est fait prisonnier à Azincourt le 25 octobre 1415 et Anne Dauphine meurt deux ans plus tard, à Cleppé le 21 septembre 1417. Son corps fut ramené à Moulins puis enterré dans l’église de Souvigny, nécropole des ducs de Bourbon. Son gisant, œuvre de Jean de Cambrai, représente la duchesse en robe longue et corsage décolleté, à la taille très haute, marquée par une ceinture de joyaux ; sur ses cheveux, roulés en deux coques contre les oreilles, est posée la couronne ducale. Sa tête repose sur un coussin fleurdelysé (les fleurs de lys des Bourbon) parsemé de dauphins : le dauphin d’Auvergne et celui du Forez...
Claude LATTA, La Liberté, 23 février 2007.
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